L’ordre policier
J’écris cette chronique le 14 juillet 2020. Sait-on que c’est le soixante septième anniversaire d’une tuerie perpétrée par la police française le 14 juillet 1953 ? Comme tous les ans alors de nombreuses organisations progressistes dont la CGT et le Parti communiste organisaient un défilé de célébration des valeurs républicaines. Dans ces années 50, des milliers de militants algériens du Mouvement pour le Triomphe des Libertés démocratiques (MTLD) de Messali Hadj se joignent au cortège avec leurs propres mots d’ordre indépendantistes même si le PCF n’est pas encore complètement acquis à l’indépendance de l’Algérie. Cette année-là, la police (sur quels ordres?) veut abattre drapeaux algériens, banderoles, portraits de Messali Hadj. Elle tire à balles réelles. Six Algériens succombent : Abdelkader Draris, Mouhoub Illoul, Amar Tadjadit, Larbi Daoui, Tahar Madgène, Abdallah Bacha. Le service d’ordre de la CGT tente de s’interposer. Maurice Lurot, 40 ans, militant communiste et trésorier du syndicat des métaux CGT est abattu à bout portant d’une balle en plein coeur.
Un article dans l’Humanité du 13.07.2017 a (tardivement) rappelé les faits. Une plaque commémorative a été apposée Place de la Nation par Catherine Vieu-Charrier, adjointe communiste à la Mairie de Paris, le 6 juillet 2017. Mais c’est surtout au réalisateur et documentariste Daniel Kupferstein que l’on doit la mémoire de ces évènements grâce à un film, Dissimulation d’un massacre (2001) et un livre, Les balles du 14 juillet 1953. Le massacre policier oublié de nationalistes algériens à Paris (La Découverte, 2017) (Extraits sur www.contretemps.eu). On y trouve l’abjecte continuité de toutes les répressions policières : des manifestants violents, voire armés, agresseraient des policiers innocents qui tuent en état de légitime défense. Daniel Kupferstein démonte minutieusement le mensonge d’État qui a suivi : « Arabes brusquement saisis de fureur (…) attaquant avec sauvagerie (…) brutes excitées par des provocateurs (…) organisés pour l’attaque ». Bien entendu, il y a eu des « coups de feu en provenance des émeutiers »… On ne trouvera aucune arme. Le ministre de l’intérieur, un radical-socialiste nommé Martinaud-Déplat, que l’on tirera juste un instant d’un oubli mérité, justifie tout. Il reprend le témoignage, supposé terrifiant, d’un gardien : « ils (les Algériens) avaient la haine dans les yeux et si leurs yeux avaient été des mitraillettes, nous aurions tous été tués ». Sauf que justement ils n’en avaient pas et que les morts ont été de leur côté ! Le débat à l’Assemblée nationale n’a pas manqué à sa part d’ignominie, dénonçant une soi-disant « armée antifrançaise et révolutionnaire » d’une «féroce combativité », une « avant-garde de tueurs entraînés au combat »… Ces « Nord-Africains » sont des « chômeurs professionnels (…) attirés par l’appât du gain ». Il faut prononcer la « déchéance d’une citoyenneté » trop hâtivement concédée. Selon le rapport du 24 juillet du commissaire divisionnaire Gérard, on a affaire à « des hommes frustes, illettrés, primitifs (…). 20 % d’entre eux ne vivent que de ressources inavouables, de rapines et de violence (…). 20 000 Nord-Africains doivent être mis hors d’état de nuire ». Conclusion : « Les gardiens de la paix en se défendant avaient conscience de défendre en même temps la famille et la propriété ». Edifiant !
C’est ainsi pour défendre la famille et la propriété que la police française, mise au service de l’occupant nazi, traquait les Juifs avec zèle. Les 16 et 17 juillet 1942, c’est la police française qui procède efficacement à la rafle des milliers de Juifs qui seront entassés au Vel d’Hiv avant déportation. Ils ont été 9 000 gendarmes et policiers français commis à cette infamie.. C’est ainsi pour défendre la famille et la propriété que la police française sous les ordres de Papon s’est livré à l’atroce répression du 17 octobre 1961 contre des manifestants algériens pacifiques et endimanchés. Des centaines de blessés, des disparus, plus de 200 morts, tués sur place, noyés dans la Seine, torturés dans les centres d’internement par des « forces de l’ordre » chauffées à blanc. C’est pour défendre la famille et la propriété que la police française s’est acharnée sur les manifestants anti-OAS du 8 février 1962, massacrant 8 personnes au métro Charonne, matraquées sur les quais, écrasées sous les grilles d’arbres balancées par les policiers. On y retrouve Papon, figure incontournable de l’ordre policier qui, aujourd’hui, comme hier, n’est qu’au service de la domination de classe.
NIR 251. 14 juillet 2020